Comment Guy, Léon et Virginia disaient le monde...


"Un assaut de sabre suivit, mais personne ne le regarda, car toute l'attention fut captivée par ce qui se passait au-dessus. Pendant quelques minutes on avait écouté un grand bruit de meubles remués, traînés sur le parquet comme si on déménageait l'appartement. Puis tout à coup, le son du piano traversa le plafond; et on entendit distinctement un bruit rythmé de pieds sautant en cadence. Les gens d'en haut s'offraient un bal, pour se dédommager de ne rien voir." Bel-Ami, Guy de Maupassant


Je ne sais pas si cela peut paraître prétentieux de déclarer que personne n'a écrit et n'écrira jamais comme Guy de Maupassant. A la fois, c'est évident. Personne n'écrit comme personne. A la fois, c'est sans audace. Maupassant est plus qu'un auteur reconnu. On l'étudie en classe, où il côtoie en France dans les programmes scolaires Balzac, Hugo, Sand, Zola, Vian, Gary, Camus, Mauriac, Molière, Racine, etc. Non, ce n'est pas de cela dont il s'agit exactement. C'est la qualité propre à son écriture qui est unique et sans doute non multipliable. Nous sommes tous nés pour quelque chose. Maupassant était né pour faire çA. Il suffit de prendre un extrait au hasard dans un de ses ouvrages. Nous avons fait l'exercice avec ma seconde fille un jour. Elle n'en revenait pas. L'écriture de Maupassant est extraordinaire. Ce n'est pas ce qu'il raconte qui émeut intensément mais surtout la manière dont il le raconte. sa façon à lui de dire. C'est le propre des grands écrivains. Comment ils disent.

Pour ce qui est de l'écriture, de la beauté de l'écriture, je pense ainsi que le niveau suprême a été atteint par Guy de MaupassantCe n'est pour autant pas mon auteur préféré mais dans son écriture se trouve ce que l'on peut faire de plus sophistiqué littérairement parlant.

En quelque sorte, on ne prend pas trop de risque en déclarant que l'Art de l'écriture, c'est MaupassantTolstoï, dont je préfère pourtant les romans, ne sait presque rien décrire à côté de Maupassant ! Je parle de la description d'un meuble, d'un vêtement, d'un paysage sous le soleil ou du mouvement du temps dans une horloge. 



"Elle cacheta, remit le billet au domestique, et dans sa crainte de rester seule se rendit chez sa petite fille. "Je ne le reconnais plus ! où sont ses yeux bleus et son joli sourire timide ?" pensa-t-elle apercevant la belle enfant aux yeux noirs au lieu de Serge, que dans la confusion de ses idées elle s'attendait à voir.

La petite, assise près d'une table, y tapait à tort et à travers avec un bouchon; elle regarda sa mère, qui se plaça auprès d'elle et lui prit le bouchon des mains pour le faire tourner. Le mouvement des sourcils, le rire sonore de l'enfant, rappelaient si vivement Wronsky, qu'Anna n'y put tenir; elle se leva brusquement et se sauva. "Est-il possible que tout soit fini ! Il reviendra, pensa-t-elle mais comment m'expliquera-t-il son animation, son sourire en lui parlant ? J'accepterai tout, sinon je ne vois qu'un remède, et je n'en veux pas !" Douze minutes s'étaient écoulées. "Il a reçu ma lettre et va revenir dans dix minutes. Et s'il ne revenait pas ? C'est impossible. Il ne doit pas me trouver avec des yeux rouges, je vais me baigner la figure. Et ma coiffure ?" Elle porta les mains à sa tête, elle s'était coiffée sans en avoir conscience. "Qui est-ce ? se demanda-t-elle en apercevant dans une glace son visage défait et ses yeux étrangement brillants. C'est moi !" Et elle crut encore sentir sur ses épaules les récents baisers de son amant; elle frissonna et porta une de ses mains à ses lèvres : "Deviendrais-je folle ?" pensa-t-elle avec effroi, et elle se sauva dans la chambre où Annouchka rangeait sa toilette.

"Annouchka, fit-elle, ne sachant que dire.

-Vous voulez aller chez Daria Alexandrovna ?" dit la femme de chambre, pour lui suggérer une idée.

"Quinze minutes pour aller, quinze pour revenir, il va être ici." Elle regarda sa montre. "Mais comment a-t-il pu me quitter ainsi !" Elle s'approcha de la fenêtre, peut-être avait-elle fait une erreur de calcul, et elle se remit à compter les minutes depuis son départ." Anna Karénine, Léon Tolstoï


Tolstoï en revanche est le maître des âmes. Il y a plus de coeur d'une certaine manière chez Tolstoï. Ou plutôt plus d'amour déclaré pour l'être humain. Plus d'amitié. Chez Maupassant il y a aussi du coeur, forcément ! et beaucoup,  mais l'amitié, l'amour, l'humanité est aimée et observée par Tolstoï. Tolstoï est entré dans la souffrance d'Anna Karénine et a décrit les étapes de son autodestruction mentale comme jamais précédemment cela ne fut fait ni même pensé en littérature.



Virginia Woolf, qui admira tant ces deux grands écrivains, a quant à elle inventé une manière d'écrire "moderne" puisqu'allant différemment de ses prédécesseurs (et également de ses successeurs !...), une manière bien à elle, un style dans lequel et par lequel elle explore son âme, son coeur, et le partage avec nous.

Virginia Woolf est l'écrivaine qui invente, qui permet la modernité, la liberté de tout en écriture, elle est la grande soeur, la mère de tous les écrivains modernes pour leur avoir ouvert la porte sur toutes les possibilités stylistiques, métaphysiques, etc. Elle a tiré les  vieux rideaux empesés, faits de tissus précieux, certes, aux couleurs harmonieuses et magnifiques, rassurantes, et elle a laissé entrer une lumière nouvelle sur les choses mais surtout le possibilité de regarder un nouveau paysage à travers la fenêtre.








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