Après un long silence, je reprends doucement la parole.
Existe-t-il un texte, une nouvelle, un roman, un poème, un essai qui parlerait du coeur des gens et de la capacité de ce coeur humain à encaisser les peines les plus terribles de ce monde?
Parce que voyez-vous je n'en reviens pas que les coeurs n'explosent pas plus régulièrement que cela sous le coup de la douleur quand elle est trop intense.
Il a fallu se taire cet automne en France après l'annonce de la mort et du martyre d'une jeune adolescente persécutée à Paris dans son immeuble par une jeune femme.
Il a fallu se taire. Pour respecter le deuil des parents. Savons-nous que ce deuil est éternel et que nous ne pourrons jamais plus parler de cette "affaire" si nous ne nous y autorisons pas? Discuter pour quoi faire me direz-vous? Justement premièrement comme je le fais aujourd'hui, comme je me permets de le faire aujourd'hui, pour exprimer notre désarroi, notre peine, notre sidération, notre peur de ce dont est capable l'être humain, nos questions, nos pensées. L'être humain a le droit d'exprimer sa pensée, n'est-ce pas? Non pas pour envenimer, blesser, encourager la haine, non, il ne s'agit pas de cela, mais la discussion est humaine d'autant plus lorsqu'il s'agit de sujets d'une aussi grande gravité. Et la discussion peut être maladroite parfois. Mais qu'en est-il de la terrible douleur causée à nos âmes par la violence de ce monde ?
Alors dans le silence qui est le nôtre depuis, je me dis qu'en est-il des coeurs qui ont envie d'exploser au visage de la peine, aux mains de la barbarie? Qu'en est-il de nos coeurs? Ils semblent résister à presque tout. On leur exige beaucoup.
Dans l'incapacité qui est la mienne à consoler des personnes dont la peine serait incommensurable, je vais chercher la seule chose que je sais trouver en ce bas monde puisque nos greniers heureusement en sont encore pleins, je vais aller chercher les mots d'un grand écrivain et les retranscrire en suivant, pour accompagner la douleur avec un peu de la bonté de la beauté. Je ne sais rien faire d'autre.
Et voici...
"La vallée de la Salinas est en Californie du Nord. C'est un long sillon à fond plat entre deux chaînes de montagnes. La rivière y déroule ses méandres jusqu'à la baie de Monterey.
Je me rappelle mes noms d'enfance pour les plantes et les fleurs secrètes de la Vallée, la cachette de chacun de ses crapauds et l'heure estivale où s'éveillent ses oiseaux. Je me rappelle ses saisons et ses arbres, ses gens et leur démarche; je me rappelle même ses odeurs. La mémoire olfactive est très riche.
Je me rappelle les monts du Galiban qui dominaient la Vallée à l'est, monts clairs et gais, pleins de soleil et de joliesse, monts fascinants dont on avait envie de gravir les sentiers tièdes comme on désire escalader les genoux d'une mère chérie. C'étaient de séduisantes montagnes sous leur parure d'herbe brûlée. A l'ouest, la chaîne de Santa Lucia se découpait sur le ciel, écran entre la mer et la Vallée, masse sombre et secrète - inamicale et dangereuse. J'ai toujours eu peur de l'ouest, j'ai toujours aimé l'est. Je ne saurais dire pourquoi. Peut-être parce que le matin naissait des Galibans et que la nuit tombait des crêtes de Santa Lucia. Peut-être les sentiments que j'éprouvais pour les deux montagnes étaient-ils liés à la naissance et à la mort du jour."
A l'est d'Eden, John Steinbeck. 1952
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