In our secret life...
L'une des plus grandes femmes de lettres anglo-saxonnes, qui défendit avec ténacité et persévérance dans ses écrits les droits des femmes au début du XXème siècle alors qu'il n'était toujours pas évident, ni clair, ni acquis (si tant est que cela ne le devienne complètement un jour...) que la femme est l'égale de l'homme n'en déplaise, cette grande dame de lettres, grande femme de convictions, qui imprima des livres de nouveaux auteurs qu'elle aimait et soutenait (Katherine Mansfield, E.M. Forster, T.S. Eliot, etc.) avec son mari Léonard Woolf dans l'imprimerie et maison d'édition qu'ils fondèrent ensemble en 1917, la Hogarth Press, tels deux Gandhi de la littérature anglaise qui préféraient éditer eux-mêmes les livres qu'ils souhaitaient lire, s'autoéditant également pour garder une liberté totale à leurs écrits,
cette femme donc, notoirement connue et célébrée dans le monde entier pour tout cela et plus encore, resta néanmoins toujours au plus secret de sa vie cette jeune adolescente qui perdit sa maman, et qui toujours souhaita la voir réapparaître pour que la vie reprenne, comme au temps précieux et béni de sa présence.
J'ai fait récemment la Promenade au phare que nous proposa Virginia Woolf en 1927. La fulgurance de ce désir de retrouver celle qui disparut abruptement du jour au lendemain, emportée par la grippe, cette fulgurance si intime nous est offerte comme un précieux trésor dans la Promenade au phare, roman moderne s'il en est un, ne répondant à aucune des exigences ou conventions habituelles du roman, roman libre, écriture hautement poétique dans la prose, ne recevant d'ordre d'aucun carcan connu, cette liberté dans l'écriture pour dire simplement combien sa mère lui manque et comme elle était belle, et comme elle guidait et prenait soin de sa famille, de ses enfants, de son époux, des amis invités dans leur grande maison, et comme il n'était pas facile d' être sur cette planète où l'on meurt soudain, où les enfants grandissent pour souffrir dans leurs vies d'adulte bien souvent, où la pensée des uns est si seule toujours face ou à côté de la pensée des autres. L'écriture si savante de Virginia Woolf ramène à la vie cette mère avec tant de subtilité qu'on s'arrête parfois au beau milieu d'un paragraphe, au détour d'une phrase, sonnés par tant de beauté et de grâce et de justesse pour décrire des sentiments très variés et complexes que nous connaissons tous au fond. On relit, on reprend le cours de notre lecture et on est ravi devant tant d'humanité délicate et assumée. Certains pensent à un roman intellectuel, ennuyeux, snob, de quoi parle-t-elle? où veut-elle en venir? il n'y a pas d'action ?!... Mais les snobs au fond ce sont eux qui ne souhaitent pas rencontrer la liberté d'une pensée et d'une écriture et qui se murent dans des conventions faciles et rassurantes tandis que Virginia Woolf travaille généreusement à la libération de nos esprits ou tout du moins à la libération du sien! C'est son âme en peine qu'elle partage avec nous changeant les noms avec pudeur, nous prêtant ainsi sa famille, ses impressions, ses amis, sa vision des choses. Virginia Woolf n'a pas de préjugés ni de stéréotypes dans sa pensée, dans son langage, elle passe de l'esprit d'un personnage à celui d'un autre sans souci d'échelle sociale ni d'ordre hiérarchique. Nous sommes libres avec elle. Tout le monde est regardé. Elle avance à travers les âmes, et les barrières du monde tombent les unes après les autres.
Promenons-nous un peu avec Mme Woolf en toute liberté...
Il y a cette première partie dans le roman, intitulée "La fenêtre" où l'on partage le quotidien de la famille Ramsay avec Mrs Ramsay pour épicentre. Une femme belle, attentive, dévouée aux autres et sensible à chacun et qui n'en reste pas moins fidèle à ses propres sentiments. Sans transition, nous sommes projetés dans une seconde partie intitulée "Le temps passe". Parce que le temps a passé et nous allons l'apprendre... Nous sommes de nouveau dans la maison des Ramsay mais ses occupants l'ont désertée depuis la mort de Mrs Ramsay que l'on devine très vite. Une domestique s'occupe seule des lieux. Tentant de le maintenir à peu près en état. Nous sommes dans toutes les portes, les escaliers rapportent leurs souvenirs, le vent souffle dans des pièces abandonnées, nous sommes les marches qui grincent et les fenêtres traversées par tout ce qui fut et n'est plus. Un passé idéalisé et heureux hante cette maison mais la guerre également est passée par là. La Grande Guerre. Et c'est un discret mais non moins fort témoignage que nous laisse Virginia Woolf. La guerre n'est pas un souvenir héroïque dans la vie des gens. C'est une cicatrice faite de blessures sans fin et partagées par tous. Dans la troisième et dernière partie, "Le phare", Mr Ramsay et les enfants qui lui restent, devenus jeunes gens, reviennent séjourner dans la maison délaissée et font enfin la fameuse promenade au phare que les intempéries les avaient empêchés de faire avec leur mère lorsqu'ils étaient enfants, . La promenade se fait. Mrs Ramsay n'est pas là. Il manque d'autres membres de la famille disparus également. Lily Briscoe, une amie peintre de la famille, regarde tout cela et tente d'y mettre des couleurs et du sens. Les souvenirs effleurent le présent. Les morts ne sont pas loin. Virginia Woolf réunit les vivants et les morts dans cette troisième partie; la fenêtre vers le passé reste toujours ouverte. "J'ai eu ma vision" fait-elle dire à Lily Briscoe pour terminer son livre. Et nous savons que le temps d'un livre, elle a revu celle et ceux qui lui manquaient tant. Je ne doute pas que ceux qui lui ont décerné le Prix Femina-Vie heureuse à l'époque ont été touchés par cela.




Commentaires
Enregistrer un commentaire