"Ne vous querellez jamais,
Vous, faits pour vous aider l'un l'autre,
Oiseaux de passage."
Issa Kobayashi (1763-1827)
Je dédie cet article aux enfants du monde entier. Je précise bien du monde ENTIER.
Parmi les ouvrages de lecture qui m'ont le plus marquée, il y a les premiers livres que j'ai pu lire en suivant les lignes avec mon index droit, comme me l'a patiemment enseigné ma maîtresse de CP, Soeur Jeanne Rochereau. Il y a eu tout d'abord les fabuleuses aventures des deux jeunes gens de notre livre d'apprentissage de la lecture (Daniel et Valérie ou quelque chose qui y ressemblait ?). Et puis Tistou les pouces verts. Mon cher Tistou les pouces verts de Maurice Druon. Je crois que ce livre est entré patiemment et doucement dans mon coeur par mon index droit et y est resté depuis.
Au fond, nous sommes peut-être faits pour lire des livres avec notre index, gauche ou droit, comme au temps de l'apprentissage de la lecture. Nous lisions bien ainsi, avec acuité, notre cerveau était à l'écoute absolument, comprenait, recevait, entendait et savourait grandement. Il y avait le plaisir de découvrir les mots et de s'étonner de ce que l'on nous racontait sous notre doigt ! Peut-être devrions-nous, en ces temps où tout va si vite, si loin, si loin en allant si vite, nous parler également ainsi , en prenant le temps de pointer l'index sous les paroles de celui ou de celle qui nous parle. Le monde est fait de beaucoup d'incompréhension et de beaucoup de mésentente. C'est dommage.
Or chaque personne qui vient à moi vient avec son histoire personnelle, sa personne si particulière, ses envies, ses complexes, ses manques de complexes, sa timidité ou son assurance, son mépris ou sa délicatesse, mais jamais personne ne vient sans rien à m'enseigner.
Dans Tistou les pouces verts, un vieux jardinier et un petit garçon apprennent l'un de l'autre en s'écoutant mutuellement. En un très beau partage.
Et Tistou se pose une des plus importantes questions qui soit : pourquoi la guerre ? "Warum Krieg ?" comme l'a demandé Einstein à Freud dans les années 30?!... Oui, Warum ?!...
Pour quoi? ??????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????...
Alors voilà, je souhaite à chaque enfant du monde ENTIER la lecture de Tistou les pouces verts de Maurice Druon pour qu'aucun d'entre eux n'ait plus JAMAIS envie de se faire la guerre. Ceci n'est pas une phrase que je lance en l'air légèrement. J'y mets tout le poids des lectures de mon enfance. Tout le poids de la Terre. Tout le poids du ciel, des arbres, des animaux, des fleuves, de la pluie, du vent, des montagnes, et des graines des fleurs contenues dans les pouces verts de Tistou.
Voilà pour tous un extrait de ce fabuleux texte trop peu exploré de nos jours :
"Tistou n'avait pas peur. ce garçon-là était le contraire d'un poltron; on pouvait même le juger imprudent. Vous avez déjà vu comme il se laissait glisser le long de la rampe. Lorsqu'on allait se baigner à la rivière, il fallait l'empêcher de se jeter dix fois de suite du haut du plongeoir des champions. Il prenait son élan, et, hop ! le voilà en l'air, les bras écartés, faisant le saut de l'ange. Il grimpait aux arbres comme personne, jusque sur les dernières branches, pour aller cueillir les cerises que nulle autre main ne pouvait atteindre. Il ignorait le vertige. Non, vraiment, Tistou n'était pas peureux.
Mais l'idée qu'il se faisait de la guerre n'avait rien à voir avec le courage ou la peur; c'était une idée insupportable, voilà tout.
Il voulut se renseigner. La guerre était-elle une chose aussi horrible qu'il se l'imaginait? Naturellement, il alla d'abord consulter Moustache.
-Je ne vous dérange pas, Monsieur Moustache? demanda-t-il au jardinier qui taillait le buis.
Moustache posa sa cisaille.
-Du tout, du tout, mon garçon.
-Monsieur Moustache, la guerre, qu'est-ce que vous en pensez?
Le jardinier parut surpris.
-Je suis contre, répondit-il en se tirant les moustaches.
-Pourquoi êtes-vous contre?
-Parce qu... parce qu'une petite guerre de rien du tout peut anéantir un très grand jardin.
-Anéantir ? Qu'est-ce que cela veut dire ?
-Cela veut dire détruire, supprimer, réduire en poussière.
-Vraiment? Et vous en avez vu, vous, Monsieur Moustache, des jardins... anéantis par la guerre? dit Tistou.
Cela lui paraissait à peine croyable. Mais le jardinier ne plaisantait pas.
Il avait la tête baissée, fronçait ses gros sourcils blancs, et tordait sa moustache entre les doigts.
-Oui, oui, j'ai vu ça, répondit-il. J'ai vu mourir en deux minutes un jardin plein de fleurs. J'ai vu les serres sauter en mille morceaux. Et tant de bombes tomber dans ce jardin qu'il a fallu renoncer pour toujours à le cultiver. Même la terre était morte.
Tistou avait la gorge serrée.
-Et à qui était-il, ce jardin ? demanda-t-il encore.
-A moi, répliqua Moustache qui se détourna pour cacher son chagrin et reprit sa cisaille.
Tistou resta un instant silencieux. Il réfléchissait. Il tâchait de se représenter le jardin, autour de lui, détruit comme l'avait été le jardin de Moustache, les serres brisées et la terre interdite aux fleurs. Les larmes lui vinrent aux yeux.
-Eh bien, je vais aller le dire ! s'écria-t-il. Il faut que tout le monde le sache. je vais aller le dire à Amélie, je vais aller le dire au valet Carolus...
-Oh ! Carolus est encore plus à plaindre que moi. Lui, il a perdu son pays.
-Son pays ? Il a perdu son pays à la guerre ? Comment est-ce possible ?
-C'est pourtant ainsi. Son pays a complètement disparu. Il ne l'a jamais retrouvé. C'est pour cela qu'il est ici.
"J'avais bien raison de penser que la guerre était une chose horrible, puisqu'on peut y perdre son pays comme on perd un mouchoir", se disait Tistou.
-Je pourrais t'en conter encore long, sur la guerre, ajouta Moustache. Tu parlais d'Amélie la cuisinière ? Eh bien, Amélie, elle, a perdu son fils. D'autres perdent un bras, une jambe, ou bien ils perdent la tête. dans une guerre, tout le monde perd quelque chose.
Tistou estima que la guerre était le plus grand, le plus vilain désordre qui se puisse voir au monde, puisque chacun y perdait ce à quoi il tenait le plus.
"Que pourrait-on faire pour l'empêcher de passer?... se demandait-il.""
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